« Vos évêques vous encouragent et vous soutiennent ! »

(Présent) Homélie de Mgr Aillet pour le 30e anniversaire du pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté:

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Ce m’est une vraie joie que de célébrer cette messe pour le trentième anniversaire du pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté, de la célébrer ici dans cette belle église Saint-François-Xavier, patron des missions. Je me retrouve aussi un peu dans la terre dans laquelle j’accomplis mon ministère d’évêque, successeur des apôtres, puisque comme vous le savez c’est saint François-Xavier de Jasso, de Navarre, mais il a des origines familiales basses-navarraises, de la province basque du Nord – et en France.

Très heureux de pouvoir participer, et de pouvoir m’associer à votre action de grâces pour ce pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté qui, tous les printemps, permet à des pèlerins, de plus en plus nombreux, souvent jeunes, très jeunes, de marcher, de transpirer, de souffrir un peu, de faire pénitence, d’approfondir leur foi, de partager la grâce de la charité fraternelle, et surtout de prier. D’intercéder.

France, fille aînée de l’Eglise… Vous vous souvenez, bien sûr, de l’interpellation du bienheureux Jean-Paul II lors de sa première visite apostolique dans notre pays, lorsqu’il disait : « France, fille aînée de l’Eglise, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? Permettez-moi de vous redemander encore : France, fille aînée de l’Eglise, éducatrice des peuples, qu’as-tu fait, pour le bien de l’homme, de ton alliance avec la Sagesse éternelle ? »

Ce titre de « fille aînée de l’Eglise », figurez-vous que le pape Benoît XVI continue de le donner. A la dernière visite ad limina à laquelle j’ai participé avec trente-deux évêques de France, à la fin du mois de septembre, lorsqu’il nous a accueillis, le petit groupe de la province de Dordogne, six avec lui pour converser, j’allais dire fraternellement, avec le Saint-Père, il nous a dit : « Je suis heureux d’accueillir les évêques de France, fille aînée de l’Eglise, de partager, comme avec des frères. »

Et puis, voyez comment la parabole que nous venons d’entendre, du bon grain et de l’ivraie, nous permet de porter un regard lucide, réaliste, grave sur la situation du monde dans lequel nous sommes. Où le bien est mêlé de mal, où l’ivraie croît avec le bon grain… Cette parabole, que saint Matthieu est le seul à raconter, Jésus nous en donne Lui-même l’explication quelques versets plus loin. L’homme qui jette la semence dans le champ, c’est le Fils de l’Homme ; les grains, ce sont les fils du Royaume, le champ, c’est le monde. L’ennemi, c’est le diable ! Et l’ivraie – en latin ou en grec, la zizanie, n’est-ce pas – ce sont les fils du mal, les fils des ténèbres. La moisson, c’est la fin du monde, et les moissonneurs, ce sont les anges.

Et c’est vrai que dans notre beau pays, terre de saints par excellence, le Seigneur a semé tant et tant de fils du Royaume… Ces saints dont nous célébrons particulièrement la mémoire cette année : aujourd’hui, saint Martin, apôtre des Gaules, sainte Jeanne d’Arc, dont nous célébrons le 600e centenaire de la naissance, sainte Geneviève, dont nous célébrons cette année le 1 100e anniversaire de la mort… Tous ces fils du Royaume de notre peuple de France, qui par leur témoignage, par leurs paroles, par leur action, ont fait que la foi est devenue culture, est devenue civilisation, est devenue chrétienté.

Et c’est sur ce terreau, comme nous y invite sans cesse le pape Benoît XVI, que nous pouvons relever le défi qui est celui d’aujourd’hui, c’est-à-dire de la Nouvelle évangélisation, de l’urgence de la mission.

L’ennemi de la nature humaine, comme le dit saint Ignace de Loyola dans ses Exercices, n’est pas resté pour autant inactif. Et Dieu sait – Dieu seul le sait ! – en particulier à notre époque contemporaine, depuis un peu plus de deux cents ans, a sonné aussi, au moment peut-être où nous risquions de nous endormir, de manquer de vigilance, d’être négligents, en nous reposant dans le confort de notre chrétienté bien établie, l’heure des fils des ténèbres, les fils du mal dont nous pouvons repérer les noms et la figure dans notre histoire passée et présente sans doute, l’ennemi, qui a semé la division, diabolos, celui qui divise, qui a semé la zizanie, l’ivraie. D’abord en éradiquant la foi de la société, pour la confiner dans la sphère du privé, qui a engendré, après l’hostilité du laïcisme pur et dur, la sécularisation. Et finalement, même parfois dans l’Eglise, le sécularisme, où on a réduit la foi à l’engagement social, jusqu’à ce que le pape Jean-Paul II appelait dans son Exhortation apostolique Ecclesia in Europa (« L’Eglise en Europe ») « l’apostasie tranquille », « l’apostasie silencieuse ».

En temps de persécutions, on peut en effet être tenté d’apostasier pour sa foi, lorsqu’on est menacé dans sa liberté et dans sa vie. Mais lorsqu’on n’est pas menacé, ni dans sa liberté, ni dans sa vie, c’est ce qu’on appelle une apostasie tranquille. Et pendant que la foi était confinée dans la sphère privée de la vie des hommes, alors on s’est attaqué à la raison, qui sans la foi est devenue folle – les hommes devenus fous –, et qui entreprend cette œuvre de déconstruction des fondements mêmes de la civilisation chrétienne, c’est-à-dire humaine… On s’est attaqué à la vie, combat apocalyptique s’il en est : le Dragon, le serpent des origines, le même ennemi de la nature humaine, est là, devant la Femme au point d’enfanter, pour dévorer l’Enfant mâle à peine né. Oh, combat qu’est la vie, depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle !

Et aujourd’hui, on s’attaque à la vérité des origines, comme dit Jésus, qui structure toute la famille humaine et toute l’histoire de l’humanité. Car au commencement, Dieu créa l’homme à son image, et à sa ressemblance, homme et femme Il les créa ! « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu’une seule chair »… Ce qui veut dire à la fois l’unité du couple dans l’altérité des sexes, et l’unicité de l’enfant qui naît de cette union, de l’homme et de la femme, et qui a le droit d’être élevé par un père et une mère.

Oui, l’ennemi a semé pendant que nous dormions. Les fils du mal, les fils des ténèbres… Et je pense que peut-être, je ferais comme vous, au conditionnel… Il est tentant de désigner le coupable, et de partir au combat – en croisade, même, tenez ! Séance tenante !

Mais ce n’est pas la pointe de la parabole que vous venez d’entendre. Où le jugement, précisément, est reporté à la fin. C’est le Jugement dernier. « Veux-tu, maître, que nous allions arracher l’ivraie ? » – « Mais non, mon pauvre ami, tu risquerais d’arracher en même temps le bon grain. Attends l’heure de la moisson. »

Le temps où nous sommes, chers amis, c’est le temps de la patience de Dieu, c’est le temps de la miséricorde – j’y reviendrai. C’est le temps de la conversion. Avez-vous bien conscience, chers frères et sœurs, que la frontière entre le bon grain et l’ivraie qui sont semés dans le monde par le Fils de l’Homme et par l’ennemi, la frontière entre les fils du Royaume et les fils des ténèbres, la frontière entre l’Eglise et le monde, ne passent pas tant à l’extérieur de nous qu’à l’intérieur de notre propre cœur ? L’expansion du mal dans le monde et dans l’histoire ne trouve-t-elle pas tant de complicité pour s’y infiltrer… Qui peut dire qu’il ne s’est jamais assoupi, endormi, qui est jamais assez vigilant pour empêcher l’ennemi de semer dans son cœur et dans sa vie cette ivraie, cette zizanie ? De sorte que dans ma vie, grandissent ensemble le fils du Royaume et le fils des ténèbres.

C’est un combat spirituel, chers amis, auquel nous sommes invités par le Seigneur en ces temps qui sont les nôtres, qui nécessite des armes spirituelles, proportionnées à un tel combat ! Et la première arme spirituelle, c’est la conversion ! La conversion personnelle au Christ, qui n’est pas seulement un personnage du passé dont les valeurs ont fait leurs preuves jusqu’à devenir une culture, une civilisation, une chrétienté. Mais c’est quelqu’un qui est vivant, vainqueur du mal, qui nous donne le courage et l’espérance, quelle que soit l’ampleur du combat à mener. Jésus, auquel nous avons sans cesse à nous convertir…

Comme le dit sans cesse Benoît XVI, la foi, la foi vive, c’est une rencontre personnelle et communautaire avec le Christ, jusqu’à ce qu’Il transforme notre vie, et que nous devenions témoins de Lui par le renouvellement de notre propre existence. L’instrument de la conversion, c’est l’écoute attentive de la Parole de Dieu qui, comme le disait saint Paul dans l’épître que nous venons d’entendre, doit habiter en plénitude, avec toute sa richesse, dans notre cœur. La foi naît de ce que l’on entend. Dites-moi ce que vous écoutez le plus chaque jour, et je vous dirai quelle est votre foi ! Quelle est la place de la Parole de Dieu, de son écoute, quotidiennement, qui nous appelle à chaque page à la conversion ?

« Les temps sont accomplis », dit Jésus. C’est son kérygme, le cœur de sa proclamation, de sa prédication. Le Royaume des cieux est tout proche : « Convertissez-vous, croyez à l’Evangile ! » Croyez à l’Evangile, adhérez au Christ qui est l’Evangile.

Et le sacrement de Pénitence, cet instrument de notre croissance intérieure ? Cet instrument de notre conversion, où nous venons, avec patience, refaire cette répétition désolante de nos fautes, présenter à la miséricorde du Seigneur l’ivraie qui a été semée dans notre cœur par notre négligence, par nos manques de vigilance… Pour que le Seigneur dans sa miséricorde puisse éradiquer cette ivraie, peut-être au jour de la moisson, ou au jour de notre mort, de notre jugement particulier qui anticipera, pour chacun de nous, le Jugement dernier.

La deuxième arme spirituelle, c’est la prière. C’est la prière qui nous fait prendre conscience que ce combat n’est pas notre combat : c’est le combat de Dieu – comme le disait Judas Macchabée dans le Livre des Macchabées, c’est dans l’Ancien Testament… Il nous dit : la victoire au combat ne tient pas tant à l’importance de l’armée qu’à la force qui vient du ciel.

Comme disait le pape Benoît XVI dans cette belle encyclique-programme Deus Caritas est, Dieu est Amour, un chrétien qui prie ne prétend pas changer le monde et les événements, il ne prétend pas changer ce que Dieu a décidé dans sa liberté souveraine, mais il demande au Père de Jésus-Christ d’être présent dans sa vie et dans son action, dans ses combats, avec la force de l’Esprit-Saint. La prière, chers frères et sœurs, la prière… car il s’agit du dessein de Dieu, de son accomplissement, c’est sa cause, par la prière. Nous remettons entre les mains de Dieu notre cause, qui est sa cause.

La troisième arme spirituelle, c’est la charité. C’est la charité, qui est d’abord la charité fraternelle, comme saint Paul vient de nous le dire : cette capacité que nous avons de nous supporter les uns les autres, de nous pardonner les uns aux autres ! De nous supporter avec douceur, avec bienveillance… Nous ne pouvons pas partir au combat de manière désunie ! La division, la zizanie, si vous voyez ce que je veux dire…

Dans les combats d’aujourd’hui, c’est dans l’unité que nous devons être mobilisés, d’une manière encore plus large peut-être qu’à l’intérieur des frontières de notre Eglise. Mais en étant le fer de lance de cette mobilisation dans l’unité, dans la charité fraternelle. « Voyez comme ils s’aiment ! », disait-on des premiers chrétiens qui donnaient tellement de crédibilité à l’annonce de la Vérité, qui est Jésus, le Christ. C’est à la manière dont vous vous aimez les uns les autres, nous dit Jésus, que tous vous reconnaîtront pour mes disciples, et qu’ils sauront que ce peuple est le peuple saint qui appartient à Dieu.

Charité, qui veut dire aussi miséricorde : miséricorde en direction de nos adversaires et de nos ennemis. « Aimez vos ennemis », dit Jésus. « Priez pour ceux qui vous persécutent, bénissez ceux qui vous maudissent ! » Soyez intransigeants avec le mal et avec le péché, comme Jésus ; mais toujours pleins de bienveillance, de patience, de respect, de miséricorde pour le pécheur. Car le pécheur, c’est nous, aussi, qui bénéficions de cette patience et de cette miséricorde de Dieu.

Charité qui doit se faire missionnaire ! Nous sommes sans cesse appelés par le Saint-Père à la Nouvelle évangélisation, à une nouvelle ardeur qui vient de l’Esprit-Saint, à un nouveau langage qui soit accessible aux hommes et aux femmes de notre temps, eu égard aux « mutations culturelles », comme l’on dit, dans lesquelles nous sommes plongés, dans lesquelles le monde est plongé. Par de nouveaux moyens, de nouvelles méthodes. Mais soyons sûrs que ce qui rendra crédibles notre message et notre combat, et qui le rendra efficace, c’est que nous pourrons donner un vrai témoignage de la force et de la puissance de transformation de notre vie par la rencontre personnelle avec le Christ qui seul peut guérir, qui seul peut nous sauver, qui seul peut nous éclairer, qui seul peut nous donner la force.

Et enfin, la charité de devenir politiques, la charité de devenir politiques ! Comme disait Marthe Robin, l’action politique déborde toujours de la prière, pour peu que les autres armes spirituelles soient mises en œuvre dans notre vie. La charité peut être politique, et de manière efficace. C’est, comme nous le rappelait le pape Benoît XVI au cours de cette visite ad limina, rappeler aux fidèles laïcs que leur tâche spécifique est l’animation chrétienne des réalités temporelles, de leur propre initiative à la lumière de la foi.

Et comme enseignement de l’Eglise, nous avons Jeanne d’Arc aussi, comme patronne. Et dans ce même discours aux évêques, lors de notre visite ad limina, le Saint-Père Benoît XVI donnait comme modèle de chrétiens laïcs engagés au service du bien commun, celle dont il dit que la plus grande originalité de la sainteté de cette jeune fille, c’est le lien, précisément, entre son expérience mystique et sa mission politique. Une vie cachée d’approfondissement de l’intériorité, pour deux années d’action, de vie publique : une année d’action, et une année de passion.

Comme il nous faut nous appuyer sur la prière, sur l’expérience du Christ, rencontré au sein de son Eglise, à travers l’écoute attentive de la parole de Dieu et la fréquentation des sacrements de son Eglise, pour avoir une action politique cohérente, face aux urgences aujourd’hui et aux défis que nous avons à mener…

Sachez-le, chers amis, chers frères et sœurs : je reviens d’une semaine d’Assemblée plénière des évêques de France, à Lourdes. Sachez-le : vos évêques – pas seulement quelques-uns, mais vos évêques ! – vous encouragent et vous soutiennent dans votre combat. Ils vous encouragent à parler, ils vous encouragent à agir, ils vous encouragent à vous manifester. Utilisez tous les moyens d’expression qu’une société démocratique peut vous offrir, aujourd’hui, dans le contexte, peut-être imparfait, mais dans lequel nous sommes, pour pouvoir faire entendre votre voix. Et d’autres voix feront chorus avec la vôtre. Et remettez surtout cette cause entre les mains de Dieu.

Ce sont les saints qui sont les vrais réformateurs de la société. Nous sommes appelés, d’abord, à être des saints. Si notre vocation est la sainteté, à travers l’éducation qui est le thème de votre pèlerinage de Notre-Dame de Chrétienté l’année prochaine, tournons-nous maintenant vers le Seigneur, et accueillons cette grâce de sainteté qu’il nous communique, Lui qui est le Sanctificateur de ses frères. C’est Lui qui nous communique cette sainteté. A son contact, vivons, en particulier à travers la sainte Eucharistie. Ainsi soit-il.

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