L’anniversaire de Vatican II. Remarque sur un passage du discours d’ouverture

(Present) « L’anniversaire », tout court, c’est l’anniversaire de la naissance
(ou bien du baptême, seconde naissance). En fixant au 12 octobre 2012 le début d’une Année de la Foi, Benoît XVI a inévitablement ramené l’attention d’abord sur le discours d’ouverture de Jean XXIII dont c’est le 50e anniversaire.

 L’un des passages de ce discours ayant le plus durablement frappé les esprits est celui où Jean XXIII voit « les opinions incertaines des hommes s’exclure les unes les autres » et observe qu’« à peine les erreurs sont nées qu’elles s’évanouissent comme brume au soleil » ; en conséquence, il annonce un changement radical dans l’attitude de l’Eglise : « L’Eglise n’a jamais cessé de s’opposer à ces erreurs. Elle les a même souvent condamnées, et très
sévèrement. Mais aujourd’hui l’Epouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité.

Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque
en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine. » Sans doute Jean XXIII voulaitil, avec sa simplicité et sa bonhomie habituelles, demander que l’on traite les personnes qui se trompent avec davantage de miséricorde que de sévérité, et que l’on évite de les « condamner ». Seulement son texte dit littéralement autre chose.

Il ne parle pas des personnes, il parle des « erreurs » que l’Eglise a « souvent condamnées, et même très sévèrement », et c’est cela qu’il demande à l’Eglise de ne plus faire : ne plus « condamner les erreurs ». Effectivement c’est bien cela que l’Eglise n’a plus fait (presque) jamais. Et ce changement de stratégie a été inscrit d’une manière structurelle jusque dans les institutions de l’Eglise de Rome, puisque l’instrument des sévérités et des condamnations, la Congrégation (suprême) du Saint-Office a été supprimée, remplacée par une simple Congrégation de la doctrine (qui en outre n’est plus « suprême »).

 Bien sûr Jean XXIII mettait dans une telle révolution stratégique beaucoup d’un optimisme personnel qu’il est permis de trouver parfois excessif. Les temps changent, il lui semblait qu’ils changeaient en mieux. Les conciles précédents, disait-il, ont connu « vicissitudes », « graves difficul – tés », « motifs de tristesse », à cause de « l’intrusion du pouvoir civil » ; tandis qu’« aujourd’hui l’Egli se, enfin libérée de tous les obstacles profanes d’autrefois, peut faire entendre sa voix », et c’est « une aurore resplendissante qui se lève sur l’Eglise ». Cet optimisme n’était qu’une opinion discutable, particulière à la personnalité de Jean XXIII.

Mais (sans l’avoir voulu ?) elle allait à la rencontre d’une idéologie déjà dominante, une idéologie que résume la formule de Teilhard imaginant que « du prolongement même de ce qui fait l’incroyance d’aujourd’hui sortira la foi de demain». Dans une telle perspective,
il convenait donc de demander à chacun non pas de se convertir mais d’aller jusqu’au bout de sa croyance ou de son incroyance. Et puis, il n’y a pas seulement des « erreurs » à considérer. Il y a les attaques, il y a les haines, il y a les persécutions. Il n’y a pas seulement
des incroyants sympathiques et des frères trompés mais aussi des ennemis acharnés, les uns sincères, les autres démoniaques.

Dans la vie réelle des familles, des métiers, des paroisses, l’origine du contraire de la vérité est beaucoup moins l’erreur que le mensonge. Les grands médias, l’école publique, les rapports sociaux transmettent une histoire de l’Eglise extravagante et sommaire, écrite par
les ennemis de l’Eglise. La miséricordieuse bonne volonté de Jean XXIII et son ouverture au monde ont ouvert la porte à ce que Jean-Paul II appellera la culture de mort.

C’est aussi que la vérité ne suffit pas à sa propre défense. L’esprit humain est ainsi fait qu’il assimile mal une idée vraie si l’on n’en précise pas les contours par une condamnation qui anathématise ce qui lui est contraire. Ne voulant plus entendre parler de condamnation ni d’anathème, on ne les a remplacés par rien pour tenir leur rôle, pourtant indispensable à la
vie intellectuelle, à la vie sociale, à la vie religieuse.
JEAN MADIRAN

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