“Sodoma”, de Frédéric Martel : un livre de combat contre la tradition de l'Eglise et ses défenseurs comme le cardinal Burke - Corrispondenza romana
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“Sodoma”, de Frédéric Martel : un livre de combat contre la tradition de l’Eglise et ses défenseurs comme le cardinal Burke

(Le Blog de Jeanne Smits – 14 février, 2019) Tout ce qui est excessif est insignifiant, disait Talleyrand. Ce sont les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on lit les « bonnes feuilles » de Sodoma (pas besoin de vous faire un dessin), le livre à paraître du militant homosexuel Frédéric Martel. Oui, insignifiant comme les mensonges de celui qui est « père du mensonge », insignifiant comme ce qui procède par insinuation, suggestion, fabrication d’images, rumeurs, ouï-dire, insignifiant comme la grosse artillerie que l’on sort pour détourner l’attention d’un problème précis en essayant de détruire, en même temps, celui qui le pose.

L’idée force de Sodoma tient en quelques lignes : le Vatican est le plus vaste club « gay » au monde, car 80 % de ses clercs – prélats, cardinaux, monsignore y compris – sont homosexuels, actifs ou refoulés. Et même, insinue-t-il, trois papes récents : Pie XII, Jean XXIII et Paul VI… Et comme c’est un secret maladivement gardé, c’est cette « culture du secret » qui explique le choix de « couvrir » les prêtres pédophiles au cours de ces dernières décennies – la crainte de se faire soi-même « outer ».

Mais outre que cela apparaît comme une exagération délibérée, il s’agit avant tout d’une charge massive contre tout ce qu’il y a de traditionnel dans l’Eglise : notamment sa doctrine morale, sa liturgie de jadis, ses interdits sexuels, « l’hypocrisie » et la « double vie » des opposants conservateurs au pape François. Tout cela ne s’expliquerait que par un seul biais : l’homosexualité active ou refoulée, forcément cachée, de ses prêtres, évêques, cardinaux, papes qui font partie d’une société essentiellement homosexuelle dont les décisions ont été, au bout du compte, dictées par cette situation. On n’en finirait pas de donner des exemples de ces analyses psychologiques de comptoir qui émaillent le livre de Martel.

Une grille de lecture homosexuelle plaquée

Ce livre est d’ailleurs une grille de lecture, assumée, plaquée comme telle sur toute l’histoire récente de l’Eglise catholique. Il lui faut des homosexuels partout, certains réels sans aucun doute, d’autres sont peut-être « de la paroisse », comme il le dit ironiquement, parmi ceux qui sont évoqués nommément ou non – mais imaginés pour bien d’autres. Cela procède d’un raisonnement explicite : l’Eglise est sociologiquement homosexuelle parce qu’elle impose le célibat sacerdotal et que la continence est «  contre nature ». Donc, le prêtre soumis à ce régime a toutes les chances d’être un homosexuel qui se cache.

Dans un entretien avec Le Point, Martel va même plus loin : « Bien sûr qu’il y a des hétérosexuels au Vatican ; d’ailleurs, certains harcèlent les bonnes sœurs, comme vient de le reconnaître le pape François. » La chasteté, la pureté, sont tenues pour impossibles, exceptionnelles, voire ridicules – ou simplement le fait des unstraight : ceux qui sans avoir de pulsions sexuelles à l’égard des femmes, sont des hétérosexuels maniérés ou efféminés qui ne passent pas à l’acte avec des hommes.

Fondamentalement, et au-delà de son optique « pro-gay » qui ne reproche nullement aux clercs leurs attirances et leur activité homosexuelles, Sodoma est une gigantesque entreprise de souillure de l’Eglise catholique, insultée dans son être et dans ses enseignements. Paradoxalement, Martel l’a reconnu lui-même, c’est une défense et une illustration des options et de la pastorale du pape François. D’ailleurs s’il y a des cardinaux qu’il apprécie, ils se trouvent dans l’aile libérale de l’Eglise : Schönborn, Kasper, Cupich, Tobin, Farrell…

Alors, gigantesque ou insignifiant ? Insignifiant dans le fond, parce qu’on a l’impression de se trouver face à cette variété la plus insidieuse de la désinformation, qui enrobe le mensonge de demi vérités – mais ici, les mensonges paraissent caricaturaux. Gigantesque dans la manière, puisque Frédéric Martel y travaille depuis quatre ans, passant une semaine par mois à Rome, se rendant dans une trentaine de pays pour des entretiens «  à domicile », assisté de quelque 80 petites mains dans le monde pour mener ses recherches, le tout avec la complicité avouée de « quatre proches collaborateurs du pape François » qui étaient au courant «  depuis longtemps » de la teneur de son projet.

Imagine-t-on ce que cela demande comme financement ? L’éditeur Robert Laffont a-t-il, seul, les reins aussi solides ?  Qui a coordonné la traduction simultanée en huit langues – un peu comme le Da Vinci Code qui m’est immédiatement venu à l’esprit en lisant ce brûlot et avec lequel les journalistes du Point font aussi le rapprochement ? La sortie dans 20 pays ? Tout cela demande des moyens fabuleux (du point de vue des journalistes qui peinent à faire rembourser la moindre note de frais), des réseaux sur une même ligne, une volonté commune, dotée de riches moyens, pour passer à l’acte.

Mais pourquoi Le Montage de Vladimir Volkoff me vient-il à l’esprit de manière aussi lancinante ?

Le livre sort, oh combien opportunément, le 21 février, le jour même de l’ouverture du sommet sur les abus sexuels au Vatican, en huit langues et dans 20 pays. Il paraît que la sortie française était prévue en septembre, mais qu’elle a été retardée pour en faire un événement international. Mais que la date  définitive n’ait pas été choisie pour coïncider avec la réunion organisée à Rome paraît difficilement croyable.

L’attaque contre les « tradi » et les « dubia »

Alors que la « droite » de l’Eglise répète qu’on ne peut aborder la question des abus sexuels et de la « pédophilie » de certains prêtres – en fait, les abus, voire la séduction exercés sur des adolescents, l’éphébophilie, donc – sans évoquer le fléau de l’homosexualité des clercs, Sodoma est une riposte. Ils « en » sont tous. Ils sont d’autant plus homosexuels qu’ils dénoncent l’homosexualité. C’est la droite : «  Ces  conservateurs, ces “tradi”, ces “dubia”,  sont bien les fameux “rigides qui mènent une double vie”  dont parle si souvent François », écrit Martel. Donc, l’homosexualité n’est pas le problème. Le problème, c’est la droite. Le problème, ce sont les interdits sexuels – interdit de la contraception comprise – que l’Eglise a décrétés parce qu’elle abrite tant d’homophiles cachés qui sont des homophobes de façade.

Et qu’ils sont donc imbéciles ou escroqués, ces catholiques qui tentent de suivre ces règles inhumaines imposées par des hommes de double vie ! Tel est le message à peine voilé de Frédéric Martel, un message qu’il attribue d’ailleurs d’une certaine manière au pape François en citant ses nombreuses diatribes contre la corruption à la Curie.

Est-ce une « bombe », comme l’écrit déjà la presse internationale ? Ce le serait si tout était rigoureusement vrai – ce dont on peut très légitimement douter, vu la personnalité de l’auteur et la teneur de son message. Il y a du roman à thèse dans cet ouvrage… Mais il n’y a aucun doute que le livre a été fait pour être exploité comme tel, et que les gros médias vont s’en donner à cœur joie.

Si l’on s’en tient à la lettre de Sodoma, non, ce n’est pas une bombe, tant il y a d’insinuations risibles et d’accusations ou allégations sans fondement. Elles visent prioritairement ceux qui ont participé à la claire réaffirmation de la doctrine catholique face à la lente montée de l’idéologie du genre et des « droits LGBT » au cours de ces dernières décennies, et ceux qui sont perçus comme menant l’opposition face à la libéralisation « pastorale » soutenue par le pape François : du cardinal Burke à Mgr Viganò dont « l’affaire » est présentée comme « la guerre du vieux placard contre le nouveau placard » !

Les incohérences du chapitre sur le cardinal Raymond Burke

Parmi les chapitres déjà disponibles en ligne se trouve celui consacré avec gourmandise au cardinal Raymond Burke, qui serait franchement hilarant s’il n’était aussi odieux et faux.

Martel assure avoir eu un rendez-vous avec le cardinal Burke (un « dubia », comme il dit) dans son appartement, rendez-vous manqué car à ce moment-là, Burke aurait été appelé par le pape en vue d’une remontée de bretelles. Du coup, on a droit à une description de l’appartement romain du cardinal, présenté comme une « vaste garçonnière »  munie d’« art ornemental des vieux dandys », « et des napperons ! »,  Martel décrit « un autel particulier dans un décor de faux iceberg, un retable en forme de triptyque coloré, comme une petite chapelle ouverte, agrémentée d’une guirlande illuminée qui clignote, avec, posé en son milieu, le célèbre chapeau rouge du Cardinal. Un chapeau ? Que dis-je : une coiffe ! »

Bref, c’est le décor d’un appartement d’une précieuse surannée forcément narcissique. Après avoir visité, comme il le raconte, la « luxueuse » salle de bains et repéré «  des dizaines de bouteilles de champagne, Martel «  devine une armoire à glace, ou bien est-ce une psyché, ces grands miroirs inclinables qui  permettent de se voir en totalité », « ce qui m’enchante », dit-il. « Si j’avais fait l’expérience d’ouvrir les trois portes en même temps, je me serais vu comme le cardinal chaque matin : sous toutes les coutures, environné de son image, enlacé de lui-même. »

Oui, tels sont des procédés de ce journaliste et chercheur, ancien collaborateur de Michel Rocard, conseiller de Martine Aubry, attaché culturel à l’ambassade de France aux Etats-Unis, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques… Militant politique et haut fonctionnaire, parfaitement introduit dans la jet-set mondialiste.

Il consacre des pages et des pages aux vêtures liturgiques du cardinal Burke : cappa magna et « galero cardinalice » qui lui donne « l’air d’une vieille femme vindicative », chapes et « robes à vertugadin »… Je vous épargne la suite, grotesque et diffamatoire.  Voilà le cardinal assimilé à une drag-queen, présenté comme l’incarnation de la théorie du genre… On perçoit trop le ressentiment d’un militant gay contre un homme qui a qualifié l’homosexualité de « grave péché » pour se laisser prendre.

Mais une certaine presse s’y laissera prendre, elle, trop heureuse de l’aubaine. Le Point a déjà publié des extraits de ce chapitre délirant.

Il serait tentant de traiter cela par le mépris. Mais il faut quand même apporter quelques petites précisions, car elles jettent une lumière révélatrice sur la manière de travailler de Frédéric Martel.

A propos du cardinal Burke, on note à quelques pages d’intervalle ces deux descriptions contradictoires : d’abord, c’est un « cardinal américain, petit homme trapu ». Un peu plus loin, on apprend que « l’homme est grand – en cappa magna, il devient géant – on dirait une dame viking ! » Martel le connaît-il seulement, cet homme accessible et affable, tellement plus facile à aborder que bien des évêques français ?

Le connaît-il, cet homme pour qui la pastorale ne s’exerce que dans la vérité, mais avec proximité et une attention véritablement paternelle, comme en a attesté notamment un jeune homme homosexuel que Burke, alors évêque au Wisconsin, a ramené à la foi ?

Benoît XVI, Gänswein et Fellini,
ou comment les idées germent dans l’esprit de Frédéric Martel

Martel assimile clairement les ornements traditionnels de l’Eglise à une expression homosexuelle. Dans le cas de Frédéric Martel, cela est très net. Quand il s’attaque à Benoît XVI, « dandy homosexualisé », et Georg Gänswein, son secrétaire, il présente la messe du sacre épiscopal de ce dernier comme une « cérémonie fellinienne ». Quand il voit des chapes et des chasubles à l’ancienne, Martel pense aussitôt à Fellini Roma, avec le défilé de mode du clergé.

« Ne délirez-vous pas ? », l’interroge Le Point. « Mais ce sont eux qui délirent ! Pour la consécration de son secrétaire particulier Georgh Gänswein, Benoît XVI a organisé l’une des messes les plus extravagantes de l’histoire », répond Martel Cette messe, on peut la voir ici. Voilà un jugement qui suffit à disqualifier Martel – vous pourrez vérifier vous-même.