Querida Amazonia, chère Amazonie, l'exhortation du Pape François plus ambiguë qu'il n'y paraît - Corrispondenza romana
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Querida Amazonia, chère Amazonie, l’exhortation du Pape François plus ambiguë qu’il n’y paraît

(Le blog de Jeanne Smits – 12 février, 2020) Poésie, envolées lyriques, rêves – ils sont au nombre de quatre –, l’exhortation apostolique post-synodale publiée ce mercredi sous la signature du pape François a pris une forme étonnante et remarquable. C’est une liste de souhaits, de recommandations entrecoupée de citations littéraires, sans visée révolutionnaire immédiatement visible. Les viri probati sont passés à la trappe (mais le texte ne parle en fait pas du tout du célibat sacerdotal ni du mariage des prêtres) ; les femmes n’auront pas de ministère ordonné et c’est à travers leur génie propre qu’elles serviront (comme elles l’ont d’ailleurs toujours fait) le Christ, son Eglise et son troupeau. Ouf. Ou plutôt : grâce à Dieu.

En fait, Querida Amazonía prend tout le monde à contre-pied. Les évêques d’outre-Rhin, qui dans leur majorité, derrière le cardinal Marx, pensaient que le synode sur l’Amazonie allait ouvertement permettre l’introduction d’innovations impossibles au sein de l’Eglise, à telle enseigne que Mgr Overbeck put annoncer que “rien ne serait plus jamais comme avant”, ont pris une douche froide d’une rare violence. Totalement inespérée au cours de ce pontificat.

Cela n’a pas empêché le cardinal Marx de dire que l’ordination des hommes mariés n’avait pas été écartée par le texte, et il me semble qu’il n’a pas tort.

Le cardinal Hummes, rapporteur général du synode, a d’ailleurs boudé la présentation de l’Exhortation en restant au Brésil, à moins qu’il n’ait pas été invité. Quand on sait que c’est lui qui a fait circuler une première version de l’Exhortation avec une mention explicite du paragraphe 111 du Document final prévoyant la possibilité de l’ordination sacerdotale des diacres permanents, on peut imaginer qu’il l’ait mauvaise.

Toutes les expressions les plus contestables qui ont émaillé des divers documents officiels encadrant le synode, depuis le document préparatoire de 2018 jusqu’au document final en passant par l’Instrumentum laboris brillent plutôt par leur absence. Pensez : il n’est même pas question de la « Terre-Mère », sinon dans une citation et indirectement, par le biais d’une note de bas de page !

Quant aux contestataires, tous ceux qui ont été consternés par la cérémonies païennes aux jardins du Vatican, la présence de statuettes de la Pachamama jusque dans la basilique Saint-Pierre et tant d’autres manifestations inacceptables, en sont-ils pour autant pour leurs frais ? Peut-on dire au contraire qu’ils ont « gagné » dans ce qui apparaît assez clairement comme le résultat d’une lutte d’influences sur un homme qui semble avoir renoncé à sa manière habituelle de s’exprimer ?

Disons d’abord ceci. En n’allant pas explicitement dans la direction souhaitée par le riche et puissant épiscopat allemand dans sa quasi-totalité, pour ce qui est des deux éléments les plus spectaculaires mis en évidence autour de ce synode, à savoir l’ordination sacerdotale d’hommes mariés et la possibilité d’un ministère ordonné pour les femmes, et ce en termes francs, le pape a sauvé quelque chose d’important et de primordial. Il a choisi de ne pas installer une confusion encore plus grande que celle régnant aujourd’hui ; il n’a pas touché à ces fondamentaux. Cette confusion aurait pu mener à une fracture irréversible. Même si à certains égards le propos reste ambigu.

Cela a-t-il toujours été son intention ? Nul ne le sait. On peut relever quelques incohérences – qu’il s’agisse des déclarations ici ou là laissant entendre qu’une exception amazonienne pour les prêtres mariés pouvait être envisagée, ou à travers la colère qui l’a animé lors de la parution du livre du cardinal Sarah et de Benoît XVI, Des profondeurs de nos cœurs, sur le célibat sacerdotal – il semblait manifeste que François voulait aller dans une autre direction, fût-ce en faisant de tous petits pas.
Il n’en a rien été, mais il me semble que les prières de tant de catholiques – parmi lesquels vous tous, lecteurs de mon blog qui avait participé aux prières du 12 décembre à NotreDame de Guadalupe – et les protestations attristées qui ont secoué sites, blogs et réseaux sociaux et catholiques ces derniers mois n’auront pas été vaines. Dieu protège son Eglise ; qu’Il la protège toujours.

Cela dit, il m’a semblé depuis le début que l’ambition réelle du synode sur l’Amazonie n’était pas tant de toucher au célibat sacerdotal ou de promouvoir le diaconat, et même à terme le sacerdoce des femmes, que d’agir sur le plan politique en « internationalisant » la question amazonienne et sur le plan religieux en soutenant une spiritualité globale aux relents panthéistes.

Une lecture attentive de Querida Amazonía – un peu moins horripilante, il faut le dire, que celle de Laudato sí, même si cette encyclique est abondamment citée – laisse beaucoup de questions ouvertes et agit discrètement dans le sens que j’au souligné. Les mots de l’écologisme amazoniste et mondialiste s’y font relativement discrets ; l’évangélisation est évoquée explicitement ; la culture amazonienne ne reçoit pas un blanc-seing absolu qui la rendrait exemplaire en tant que telle pour le monde entier. mais les concepts de cette nouvelle théologie ne sont pas absents, loin s’en faut.

Toutes proportions gardées et pour prendre un exemple léniniste, on a un peu l’impression d’une « Nouvelle économie politique » mise en avant lorsque le bolchevisme radical s’avère inopérant ou inacceptable.

Je ne souhaite pas évidemment préjuger des intentions du pape François, et si Querida Amazonía – mais on a ici un langage plus subtil que celui auquel il nous a habitués, et il me semble que l’insinuation et l’ambiguïté sont cultivées avec assiduité.

Je vous propose une analyse de texte qui tente de tenir compte de sa lettre mais aussi de ce que l’on sait des déclarations précédentes – qui vont de l’ambigu à l’ahurissant – du pape François. En prenant tout le monde à contrepied, comme je le disais plus haut, il a produit un texte habile et malgré tout porteur d’inquiétudes pour les catholiques attachés à l’intégralité et à la clarté de la doctrine catholique. Habile notamment en ce qu’il fait amplement référence à Jean-Paul II – qui a eu également des paroles pour le moins ambiguës… – pour justifier des idées modernistes qui ont été mises en évidence et dénoncées tout au long du processus synodal. A plusieurs reprises et très nettement, François « répond » à ces objections. Une première lecture m’a même laissé l’impression que son texte est taillé sur mesure pour rassurer, voire pour couper l’herbe sous le pied des critiques, sans pour autant rejeter une certaine vision révolutionnaire.

Rappelons que le texte est construit autour de quatre « rêves » pour l’Amazonie (et depuis quand les rêveries pontificales font-ils de la doctrine sûre ?) : un rêve social, un rêve culturel, un rêve écologique, un rêve ecclésial. Ceux qui auront des dubia à leur sujet repasseront…

Je retiendrai ici certains des 111 paragraphes de l’Exhortation pour les commenter très brièvement.