Ces catholiques de France désemparés par la défiance du Vatican

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(Jean-Marie Guénois, Le Figaro) ENQUÊTE – Leurs séminaires font le plein, leurs églises débordent, mais le pape se méfie de ces «conservateurs». Née sous Jean-Paul II, grandie avec Benoît XVI, cette nouvelle génération de fidèles rayonne par son dynamisme dans une Église de France fatiguée. Le vent glacial qui souffle depuis le Vatican sur ces chrétiens très engagés suscite leur profonde incompréhension. — Le pape François n’aime pas les «dentelles». Entendez les dentelles d’église, les surplis, en particulier, ces tuniques blanches portées sur la soutane. «Vous avez encore les dentelles… mais où sommes-nous? Soixante ans après le Concile!», a ainsi reproché François aux évêques et prêtres siciliens, le 9 juin, sur la base de «photos» qu’on lui avait transmises à dessein. François leur a assené un autre coup: «C’est beau de rendre hommage à sa grand-mère, mais c’est mieux de célébrer sa Mère, sa Sainte Mère l’Église…»
Cette pique papale est symptomatique du vent glacial qui souffle depuis un an sur «la planète tradi». En ligne de mire: une sensibilité et l’attachement d’un certain nombre de catholiques à l’ancienne liturgie tridentine. En 1965, après le concile Vatican II, elle a été remplacée par la messe, dite de Paul VI, célébrée face à l’assemblée, dans la langue du pays.
À vrai dire, un feu nucléaire a été déclenché il y a un an, le 16 juillet 2021, avec la publication d’un motu proprio (un décret ayant force de loi) intitulé Traditionis custodes, signé par le pape François. Il abrogeait la libéralité ouverte par Benoît XVI en 2007 de permettre la célébration de la messe selon le rite préconciliaire, dit de «saint Pie V», considéré comme un «rite extraordinaire» et soumis à des conditions de mise en œuvre très souples. Cela a été l’une de ses grandes réformes emblématiques. Benoît XVI, son prédécesseur, était persuadé que l’avenir de l’Église passait par la réconciliation entre la tradition et la modernité. Cette vision, il l’appelait «l’herméneutique de la continuité». Alors cardinal, il avait mûri cette théorie en analysant les échecs pastoraux du concile Vatican II, conçus en «rupture» avec la tradition.
Si François, dans son coup d’arrêt, a fait preuve d’indulgence pour les «instituts religieux» se recommandant de la tradition, il s’est montré intraitable, dans son décret, avec les simples prêtres et paroisses diocésaines ouvertes à la tradition: il exige par exemple que toute demande émanant d’un jeune prêtre de célébrer dans l’ancien rite soit soumise à Rome. Ce qui signifie qu’ils y sont fichés et autorisés au compte-goutte. Cette contrainte vise à tuer dans l’œuf, au séminaire et à la sortie du séminaire, toute velléité pour un jeune prêtre de célébrer dans «les deux rites». Le succès de la liturgie traditionnelle inquiète Rome, qui craint que le rite «extraordinaire» ne devienne ordinaire et participe à l’émergence d’une «Église parallèle» qui s’éloignerait du concile Vatican II (1962-1965).
Ce tour de vis de François a créé un nouveau climat dans l’Église. Le monde traditionaliste est sur la sellette. Mais aussi tout ce qui y ressemble! Dont une nouvelle génération dans l’Église qui ne se considère pas comme traditionaliste et qui est aussi à l’aise avec une prière de type charismatique qu’avec une messe selon l’ancien rite. Elle recouvre «la génération Jean-Paul II» et «la génération Benoît XVI». Mais tout ce qui apparaît un peu classique est désormais suspect. Avec, comme toujours, des serviteurs zélés.
«Soutanes et surplis»
Ainsi de la lettre, datée du 2 juin 2022, de Mgr Guy de Kerimel, nouvel archevêque de Toulouse depuis le 9 décembre 2021 et adressée à ses séminaristes. Cet évêque vient de passer seize années à la tête du diocèse de Grenoble, munis de quelques rares séminaristes. Il trouve à Toulouse un séminaire plein, au point qu’«il a fallu construire de nouvelles chambres il y a quelques années», raconte un témoin. C’est le résultat du travail pastoral de Mgr Robert Le Gall, un ancien bénédictin parti à la retraite après quinze années d’épiscopat dans la Ville rose. Son successeur réprimande certains séminaristes d’avoir porté «soutanes et surplis» lors d’une cérémonie religieuse: une manière «trop cléricale» de se présenter, selon l’évêque. Il rappelle «la loi en vigueur»: «le port de la soutane n’est pas permis au séminaire», a fortiori «à l’extérieur». Il demande à chaque séminariste «de fortifier sa relation au Christ (…) sans entrer dans un personnage» et «d’aimer les plus pauvres (…) avant de se soucier d’afficher une identité très marquée». «Mgr de Kerimel ne supporte pas la soutane», confirme un Grenoblois. Très embarrassé, le diocèse explique que cette «lettre privée n’avait pas vocation à être publiée. C’est un non-événement.»
«Non-événement» significatif, toutefois, d’un nouvel état d’esprit ecclésial. L’indulgence pour la sensibilité «tradi» n’est plus de mise. Dans le collimateur de Rome également, la communauté Saint-Martin. Fondée en 1976, elle est établie à Évron, en Mayenne. Elle est devenue le plus gros séminaire de France. Les prêtres suivent le concile Vatican II, célèbrent la forme ordinaire du rite, mais portent la soutane. Pourchassés à leur début par l’Église de France, les «Saint-Martin» sont aujourd’hui demandés dans presque tous les diocèses et ne peuvent satisfaire la demande. Pour gérer ce développement exponentiel, le modérateur général, l’abbé Paul Préaux, a sollicité à Rome une visite canonique, c’est-à-dire une forme d’audit. Mais, dans ce contexte, cette visite est diversement interprétée. La communauté assure qu’elle a été faite «à sa demande» dans un souci «de transparence» et «d’accompagnement d’une croissance forte». D’autres estiment que le Vatican, appuyé par certains évêques, l’a indirectement sollicitée pour poser des limites à une communauté religieuse de style «trop clérical», pourtant appréciée dans les diocèses où elle s’installe.
Mais le cas le plus emblématique de grand malaise ecclésial français se joue dans le diocèse de Fréjus-Toulon, qui tranche par son dynamisme. Rome fait pression pour que l’évêque, Mgr Dominique Rey, 69 ans, en charge depuis vingt-deux ans, démissionne. Le 29 mai, le Vatican a suspendu les ordinations de quatre prêtres et six diacres prévues fin juin. Un évêque coadjuteur, d’une autre sensibilité, pourrait être rapidement nommé à ses côtés, avec droit de succession. Méthode radicale que François a déjà appliquée dans le diocèse de Ciudad del Este, au Paraguay, en août 2014. À un mois d’intervalle, la suspension de l’évêque avait suivi celle des ordinations.
À Fréjus-Toulon, cependant, le dossier couve depuis longtemps. Deux visites apostoliques ont été confiées l’an passé à deux évêques français: l’une touchait le séminaire avec Mgr Sylvain Bataille, évêque de Saint-Étienne ; l’autre, commandée par Rome, concernait le diocèse avec Mgr Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, et désormais cardinal. Elles suivaient une lettre que le cardinal Marc Ouellet, canadien et préfet de la Congrégation des évêques, avait adressée à Mgr Rey avec «douze points» de vigilance et de réformes qu’il devait mettre en œuvre.
Une source romaine parfaitement informée du dossier explique: «Mgr Rey est respecté pour son action missionnaire inlassable, mais il a la réputation de ne pas toujours tenir compte des remarques qui lui sont faites. La décision de suspendre les ordinations n’est pas un coup de tête ; elle vient après des années de discussions non suffisamment suivies d’effets. Un point sensible: il est aujourd’hui de règle dans l’Église de ne pas accueillir et ordonner des séminaristes rejetés d’un autre diocèse ou d’un institut. Or Toulon accueille largement des candidats au sacerdoce sans tenir compte des réserves des évêques ou supérieurs religieux qui ne les ont pas admis à poursuivre vers le sacerdoce. Du coup, c’est le discernement et la gouvernance de l’évêque qui sont mis en cause à Rome, et non les questions tradi.»
Tour de Babel
Effectivement, parmi les cinquante mouvements et associations en œuvre dans le diocèse, environ cinq sont ouvertement de sensibilité tradi et admises à condition de respecter pleinement le concile Vatican II et sa liturgie. Quant aux cinquante instituts religieux établis à Fréjus-Toulon, aucun ne serait de rite traditionaliste. De fait, une autre source a été témoin direct de «l’accueil chaleureux» qui a été longtemps réservé à Mgr Rey dans les dicastères romains: «On lui demandait d’accueillir des dossiers de prêtres à sensibilités traditionalistes. Ce qu’il faisait pour rendre service au Vatican, qui le lui reproche aujourd’hui!» Le fait que Mgr Rey ait présidé le pèlerinage traditionaliste Populus Summorum Pontificum au Vatican en 2019, en plein synode pour l’Amazonie, l’a toutefois desservi. De même sa participation, en juillet 2016, à un congrès à Londres pour la redécouverte de la liturgie «ad orientem» (dos aux fidèles). Mais un proche de Mgr Rey, qui le connaît depuis très longtemps, ajoute: «Il n’est pas traditionaliste. Il a même dû apprendre à célébrer en latin! Il est resté profondément charismatique. Il accueille et considère que l’Esprit saint confirmera ou non le charisme de celui qui arrive. Il ouvre donc, il soutient, il lance et fait confiance, mais il ne suit pas suffisamment les dossiers. Il est parfois trahi dans sa confiance. Tout ceci lui vaut aujourd’hui des ennuis.»
C’est donc l’ensemble de l’expérience de ce diocèse-laboratoire d’Église qui finit par inquiéter Rome, même si le Vatican reconnaît et salue des fruits hors norme: 40 séminaristes, 250 prêtres, des propositions spirituelles à foison assorties d’une forte exigence d’action sociale pour les pauvres.
Mais vouloir intégrer toutes les sensibilités peut tourner à la tour de Babel. Et quand on cherche des problèmes pour viser quelqu’un, on les trouve. Surtout que Mgr Rey, cavalier seul dans l’épiscopat, a parfois donné des leçons à ses confrères évêques, parmi lesquels il ne compte pas que des amis.
II y a tout d’abord sa personnalité. Il y a aussi, comme dans tous les diocèses, des problèmes financiers et quelques prêtres à problèmes de mœurs: «Trois dossiers sont à Rome, et ils ont été transmis selon la règle aux autorités civiles», assure le diocèse. Plus spécifiques à Toulon, quatre instituts ont posé ou posent des questions avec des traitements en cours: l’association Point Cœur, le monastère Saint-Benoit à Brignoles, la communauté Marie Reine des Apôtres, la Fraternité Eucharistein.
En réalité, Rome a frappé, mais Rome semble encore hésiter: écarter un évêque marchant hors des sentiers battus, qui n’est pas sans défaut mais qui a prouvé, comme peu d’évêques, que «l’évangélisation» n’était pas qu’un beau discours, découragera en France, terre de laïcité, nombre de catholiques, clercs et laïcs, qui sont loin des débats idéologiques et très engagés pour l’Église. Casser cette rare dynamique, sauf scandale majeur inconnu, rendrait François une nouvelle fois très incompris.
(Le Figaro)

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