Bruxelles, défis pour l'avenir et bilan du passé. Les propos de Mgr Léonard, archevêque émérite - Corrispondenza romana
Stampa la Notizia

Bruxelles, défis pour l’avenir et bilan du passé. Les propos de Mgr Léonard, archevêque émérite

(Par Andrea Gagliarducci – Bruxelles, 1er décembre 2015. ACI Stampa)
Traduction d’Isabelle

l va rester encore un peu de temps en Belgique, puis il partira en France, au sanctuaire de Notre-Dame du Laus en Provence, pour y apporter son aide aux confessions, célébrer la messe et, peut-être, écrire l’un ou l’autre nouveau livre. André-Joseph Léonard a été archevêque de Malines-Bruxelles pendant ces cinq dernières années. Ayant atteint la limite d’âge de 75 ans, il a, comme c’est l’usage, présenté sa démission. Le 5 novembre dernier, le pape François a nommé son successeur au siège primatial : Mgr Jozef De Kesel. L’archevêque dresse, pour ACI Stampa, un bilan de son œuvre.
Quel héritage laissez-vous à votre diocèse ?

Pour moi, c’était un beau défi, de devenir, à presque 70 ans, archevêque de Malines-Bruxelles, après avoir été évêque de Namur durant 19 ans. J’ai indiqué, dès le début, un certain nombre de priorités de mon nouveau ministère. La première était de faire des visites pastorales, comme le demandait le Concile de Trente et comme cela fut mis en pratique par des évêques comme Charles Borromée et François de Sales. Je me suis fixé l’objectif de visiter tout le diocèse en 5 ans et j’y suis arrivé. Ce fut un temps de rencontre, très précieux, car il m’a permis d’être disponible pour les gens, ce qui les a fort réjouis.

Quelles ont été vos autres priorités ?

Une deuxième priorité était la promotion des vocations sacerdotales. Lorsque je suis arrivé, il y avait quatre séminaristes pour tout le diocèse, et seulement deux filières pour devenir prêtre : étudier à Namur, dans le séminaire que j’avais réformé (pour les francophones) ou étudier au séminaire de Louvain (pour ceux dont la langue est le néerlandais). J’ai pris l’initiative de créer un séminaire Redemptoris Mater ; ainsi, j’ai pu accueillir une vingtaine de séminaristes originaires d’Italie, d’Espagne, de Pologne et d’Amérique Latine, qui s’adaptent fort bien à la culture de notre pays car ils ont comme principe d’apprendre les deux langues nationales (le français et le néerlandais) ; leur exemple a stimulé quelques Belges à faire de même. Voici deux ans, j’ai créé une Fraternité de prêtres et de séminaristes, inspirés par l’activité pastorale d’un prêtre français, curé de paroisse à Marseille, le père Michel-Marie Zanotti. Ce sont des séminaristes qui se sentent particulièrement appelés à l’élan missionnaire. Ils ont une identité bien marquée : déjà lorsqu’ils sont admis comme candidats au sacerdoce, ils portent une soutane très simple.

Qu’avez-vous demandé à ces prêtres ?

Je souhaite que, comme prêtres, ils travaillent en groupe, qu’ils s’organisent pour vivre ensemble, à deux ou trois. Cette idée a attiré beaucoup de candidats. Je laisse un diocèse avec 55 séminaristes, dont 28 membres de cette fraternité. Ils sont si nombreux que je n’ai pas jugé bon qu’ils restent tous dans le diocèse de Malines-Bruxelles ; j’ai donc proposé un accord avec l’évêque de Bayonne, qui a reçu un prêtre et quatre séminaristes.

Quels sont les projets aujourd’hui pour la Fraternité?

Nous aurons des ordinations de jeunes gens pour assurer dans une certaine mesure l’avenir du ministère pastoral. J’ai confié à cinq prêtres deux paroisses de Bruxelles. Une petite paroisse dans un quartier populaire, à la limite de Linkebeek, où ils ont un bel engagement pastoral au milieu de gens simples ; la cure y était fermée depuis deux ans. Je leur ai aussi confié aussi une autre église, qui avait elle aussi été fermée, Sainte-Catherine ; aujourd’hui, chaque jour, il y a là adoration, confessions et deux messes.

Quelle est, d’autre part, la situation de la liturgie ?

Améliorer la qualité de la liturgie était une autre de mes priorités. La liturgie doit avoir deux qualités : elle doit laisser resplendir la beauté et la gloire de Dieu, mais elle doit aussi parler au cœur des gens ; elle doit donc renvoyer à la gloire de Dieu, à l’amour de Jésus-Christ, à la présence de L’Esprit-Saint, et en même temps toucher le cœur des fidèles. A Bruxelles, et dans la partie francophone du diocèse, la situation de la liturgie est assez bonne, même si des améliorations sont toujours possibles. Mais, dans la partie flamande, comme dans toute la partie flamande du pays, la liturgie, dans beaucoup de paroisses, a été « aplatie ». J’ai écrit à chaque paroisse où je suis allé afin d’inciter les gens à prier avec plus de ferveur, et aussi avec le corps parce qu’on prie aussi à travers les attitudes du corps. J’ai aussi beaucoup insisté pour que la communion soit vécue avec respect, amour, avec beauté aussi, et pour qu’on ne la reçoive pas comme on mange un « chip ». Malheureusement, le « chip eucharistique » existe ; on communie sans respect. J’ai insisté sur ce point, mais il y a encore du travail. J’attache beaucoup de prix à l’adoration eucharistique, qui est un beau prolongement de la célébration parce qu’une messe ne dure qu’une heure et que l’on n’a pas assez de temps pour intérioriser la richesse de la communion ; l’adoration donne du temps pour s’exposer à la Présence.

D’après ce que vous dites, l’Eglise en Belgique est bien vivante. Alors pourquoi la Belgique a-t-elle été sujette à cette sécularisation progressive ?

Dans le passé, la Belgique a été un bastion de l’Église catholique, et peut-être de manière excessive. Il y avait, peut-on dire, un triomphalisme de l’Église catholique, surtout dans la partie flamande du pays. Cela fut moins le cas dans la partie francophone, où nous avons toujours dû affronter le libéralisme laïc et le socialisme. Dans la partie flamande, l’Église catholique faisait la pluie et le beau temps. Quand le ver de la sécularisation s’introduit dans une pomme de ce genre, la réaction est très forte, et on devient très critique à l’égard de l’Église. Je crois que c’est là une forme de revanche ; on paie la facture d’une présence trop dominante, accompagnée souvent d’une forme d’autoritarisme. Je crois qu’on peut expliquer les choses comme cela.

Quelle est la situation des familles dans le diocèse ?

Le souci des familles était, lui aussi, une de mes priorités particulières. Déjà à l’époque où j’étais évêque de Namur, j’ai rencontré des personnes qui vivaient dans des situations conjugales irrégulières, des personnes qui n’étaient pas seulement divorcées mais remariées. Et qui parlaient de leur désir de cheminer avec le Seigneur, à partir de leur situation. Après avoir rencontré une dizaine de personnes dans cette situation, j’ai décidé de les réunir et, ensemble, nous avons organisé des journées pour accueillir les personnes divorcées, séparées et remariées. J’ai toujours essayé d’aller à la rencontre de ces frères et sœurs, et toujours avec beaucoup d’amour, de patience et de bienveillance. Mais ces rencontres se faisaient toujours dans la vérité, dans la fidélité à l’Evangile, à Jésus, au mariage tel que lui-même nous le présente. Cette expérience m’a confirmé dans la conviction qu’il est possible d’aider les gens à vivre cette situation dans un chemin de sanctification et de conversion.

Quelle était votre pastorale envers les divorcés engagés dans une nouvelle union ?

Lorsque je rencontrais des personnes divorcées ou séparées, je les aidais, dans la mesure du possible, à rester fidèles à leur mariage, et aussi à leur conjoint, même s’ils étaient séparés. Je faisais cela avec l’aide d’une communauté appelée « Notre-Dame de l’Alliance ». Et, s’ils ne pouvaient, ou ne voulaient pas, faire ce choix, et si, pour diverses raisons, ils se remariaient, parce qu’ils ne se sentaient pas appelés à vivre seuls ou bien s’ils désiraient assurer l’éducation de leurs enfants, je les aidais à faire un choix authentiquement chrétien, en m’inspirant de Familiaris Consortio. Je leur expliquais alors que, du fait de leur remariage, ils devaient s’abstenir de la communion, parce qu’il y a une contradiction objective entre l’alliance nouvelle et éternelle que constitue l’Eucharistie et l’alliance conjugale qui se trouvait rompue. Lorsque l’on prend un peu de temps, dans une ambiance de prière fraternelle, les gens peuvent accepter ce langage. Dans mon équipe, j’avais aussi des divorcés et des personnes remariées, mais ils donnaient toujours le témoignage de la fidélité à l’enseignement de l’Evangile et de l’Église.

Comment dès lors jugez-vous la réponse donnée à cette question par le synode des évêques ?

J’ai l’impression que, lors du dernier synode, on a tenu – à propos de ces situations – un langage ambigu qui permet diverses interprétations. Ce langage a déjà fait l’objet d’une récupération, comme s’il équivalait à un accès à la communion qui dépende seulement de la conscience personnelle ou de l’avis d’un prêtre local. Mais ce qui est en jeu est, par sa nature, universel. Cela ne dépend pas de situations locales mais de la nature même de l’alliance conjugale. J’espère que l’exhortation post-synodale pourra clarifier ces difficultés.

Dans l’action de l’Église aujourd’hui, on ne parle jamais des couples qui vivent en pleine fidélité à leur union et à la doctrine …

Il s’est trouvé que ces réunions avec les couples irréguliers ont provoqué une réaction de la part des couples « normaux ». J’ai alors organisé des rencontres où ces couples pouvaient renouveler l’engagement de leur mariage. Magnifique ! Des centaines de couples y ont participé. Puis, j’ai aussi organisé, à l’initiative de laïcs, des rencontres pour les couples qui attendaient un enfant, et où venaient donc beaucoup de femmes enceintes. Je bénissais les couples présents, et les enfants, y compris ceux qui étaient dans le sein de leur mère. Nous avons aussi organisé des rencontres pour ceux qui ont perdu leur conjoint.

De l’engagement avec les familles découle aussi l’engagement dans la société ?

Cela aussi a été un de mes objectifs. Mon prédécesseur, le cardinal Danneels, avait créé un organisme appelé « Bethléem », un projet pour transformer en logements sociaux des maisons et immeubles appartenant à l’Église. Et j’ai beaucoup encouragé cela. J’ai essayé d’être très proche des gens, de tout le peuple chrétien qui s’emploie à faire face à ces difficultés, à ces situations pénibles. J’ai eu beaucoup de contacts avec les candidats au statut de réfugiés, avec les migrants.

Quels sont les défis qui attendent votre successeur ?

Les défis seront à peu près identiques ; ce sont des priorités inévitables. Vu la formation de mon successeur, je crois que le dialogue inter-religieux sera très important. Ici, à Bruxelles, un quart de la population est déjà musulmane, et ce chiffre ne cesse d’augmenter, puisque la croissance démographique de cette population est plus forte que celle de la population autochtone. Nous serons confrontés de plus en plus à la nécessité d’un dialogue avec tous ces musulmans présents sur le territoire belge, surtout à Bruxelles, et je crois que mon successeur est très ouvert à cela.

A quel point la présence de l’Église dans la société est-elle importante ?

Elle est d’autant plus importante que Bruxelles est aussi la capitale de l’Europe. La Belgique a une grande tradition de structures ecclésiales fortes ; plus de la moitié des élèves en âge scolaire sont scolarisés dans des établissements catholiques et, dans la partie flamande, plus de 70 % de la population scolaire se trouve dans des écoles à étiquette catholique. La même chose vaut dans d’autres domaines : beaucoup d’hôpitaux sont d’inspiration catholique, syndicats chrétiens, mutualité chrétienne, des structures très fortes. Et l’Église elle-même : un tissu paroissial très dense, très fort. A l’heure actuelle, on investit énormément d’énergie dans la restructuration de ce tissu en unités pastorales, en secteurs pastoraux plus grands, souvent à cause de la diminution du nombre de prêtres (ce n’est pas là l’unique raison, mais cela joue quand même un rôle important). Cela doit se faire mais, souvent, j’ai l’impression que l’on investit trop d’énergie dans ces structures alors que ce qui est le plus important, dans un pays qui a perdu son âme chrétienne, est un élan neuf, une flamme, un prophétisme, une Eglise plus charismatique. Les structures sont importantes, mais le cœur, l’élan, la flamme, plus importants encore.

Quel est le rapport avec la politique ?

Il y a une présence forte de la franc-maçonnerie dans les milieux politiques, alors que les partis qui se référaient à une identité chrétienne ont quasiment disparu. Toutefois, je ne considère pas qu’il faille nécessairement des partis avec une étiquette chrétienne-catholique: cela peut être ambivalent. Je considère par contre comme très important que des chrétiens s’engagent en politique, des chrétiens fidèles à un idéal exigeant et capables de justifier leurs choix par des arguments rationnels.

Quel a été votre engagement pour former des jeunes impliqués dans la politique ?

J’aurais pu faire plus. J’ai rencontré à plusieurs reprises des groupes de jeunes ; certains étaient étudiants, d’autres avaient déjà une vie professionnelle : tous souhaitaient s’engager en politique par idéal chrétien. Je les ai vus souvent, mais peut-être pas assez. Voici quelque mois, j’ai rencontré un groupe de jeunes professionnels qui m’ont demandé de leur donner une formation philosophique. C’est un groupe de 25 personnes qui viennent chez moi douze samedis par an, pour avoir un discernement chrétien dans le domaine de la philosophie moderne.

J’ai admiré leur désir de se former parce que c’est là une chose qui souvent fait défaut. Si l’on veut s’engager dans la vie politique, on doit être capable de développer des arguments valables et solides du point de vue philosophique et rationnel. Dans un parlement, il ne suffit pas de faire référence à la Bible ou au Coran, il faut débattre avec des arguments accessibles à la raison.

Quel mal a fait le scandale de la pédophilie en Belgique ?

Il a effectivement créé une crise, qui n’est pas encore totalement terminée. Ces derniers jours, on a parlé encore d’abus survenus dans le passé, mais qui ont des conséquences aujourd’hui. Mais je dois dire que l’Église belge a trouvé la juste manière de répondre à cette crise et je dois en remercier les deux évêques qui se sont beaucoup engagés pour que l’Église trouve une façon adéquate de rendre justice aux victimes : l’évêque d’Anvers, Mgr Bonny et l’évêque de Tournai, Mgr Harpigny. Ils ont consacré beaucoup de temps aux contacts avec le monde politique, avec la commission parlementaire chargée de ce problème et aussi avec les organismes publics de l’Église catholique voués à l’accueil des victimes. Cela a restauré l’image de l’Église catholique en Belgique, parce que le monde politique a lui aussi apprécié la manière dont, après quelques mois, l’Église catholique belge a affronté ce problème. Et nous avons aussi pris des mesures pour éviter que pareilles choses se répètent à l’avenir. Nous sommes plus attentifs à d’éventuels troubles psychologiques chez les prêtres et les autres acteurs pastoraux. Et nous réagissons immédiatement dès qu’un problème se pose.

Avez-vous de l’espérance pour l’avenir d’ l’Eglise ?

Oui, parce que l’Église n’est pas à nous. Elle est au Seigneur. C’est la seule réalité en ce monde qui a les promesses de la vie éternelle. Jésus dit à son Eglise : « Les portes de la mort ne prévaudront pas », et encore : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Quand on a comme patron quelqu’un qui a vaincu la mort, on ne peut pas avoir peur.