Euro : vers une capitulation monétaire?

(rtbf.be) L’aide de 100 milliards aux banques espagnoles va-t-elle permettre à l’Europe de s’en sortir? Bruno Colmant, économiste libéral, en doute. Il met en cause la politique des états européens, responsables de la crise des banques et de l’absence de solution à la crise de l’Euro.

Jour après jour, telle une catastrophe que l’on visionne au ralenti, la zone Euro se rapproche inéluctablement d’une situation chaotique, c’est-à-dire sa dislocation. Ce choc monétaire n’est pas conditionné par le résultat des élections grecques ou les orientations budgétaires allemandes.

Le désastre

C’est beaucoup plus grave.

En effet, l’entente entre les peuples européens n’est plus suffisante pour partager l’expression ultime du pouvoir régalien, à savoir celui de battre monnaie commune. Aujourd’hui, après avoir gaspillé la croissance de ces prochaines générations, les pays de la zone Euro ne partagent plus la même vision du futur. Le mouvement politique qui aurait dû accompagner le cerclage monétaire n’a jamais été instauré. Certains pays furent les passagers clandestins de l’Euro. D’autres virent l’intérêt immédiat d’étendre leur marché intérieur en évitant une réévaluation de leur monnaie.

Après trois ans de tergiversations monétaires et de pusillanimité communautaire, c’est un désastre.

Au reste, qu’observe-t-on ? Sans accepter les conséquences de cette adhésion, des pays européens faibles et peu industrialisés se sont imposé une monnaie forte, typique des pays disciplinés par les exportations manufacturières. Par l’adhésion monétaire, ces mêmes pays ont pu accroître leur endettement public à des conditions anormalement favorables. Tout s’est passé comme si la disparition du risque de change avait, au lieu de renforcer les structures socio-économiques de certains États, permis d’emprunter la solvabilité de l’Allemagne.

Dette publique et endettement des banques

Mais il y a plus : la crise étatique et bancaire mute comme une pandémie virale.

Il y a trois ans, la crise était d’origine américaine, immobilière et probablement liée à une politique monétaire trop complaisante, c’est-à-dire caractérisée par des taux d’intérêt trop bas.

Cette alliance de taux d’intérêt bas et d’effets d’aubaine liés à la mondialisation et à la création de la monnaie unique engendra une augmentation importante des dettes publiques.

Le reflux conjoncturel de ces deux dernières années révèle désormais cet excès d’endettement public, qui est devenu le problème central de la zone euro. Cet endettement insoutenable entraîne trois effets concomitants : il met en péril la cohésion des économies de la zone, il alimente – au travers de taux d’intérêt très élevés – la récession des pays du Sud de l’Europe et il fragilise les banques.

Au reste, les banques sont dans une situation singulière. Il n’y a, en effet, aucune crise bancaire généralisée car les établissements de crédit possèdent une solvabilité robuste, à part certains d’entre eux qui ont été frappés par des chocs sectoriels, tels les pertes immobilières en Espagne.

Ce qui fragilise les banques relève du risque souverain, donc de la moindre qualité de crédit de certains États européens. En effet, depuis trois ans, les banques sont placées sous une forte tutelle publique qui encercle leurs activités. Les États sont actionnaires ou garants des institutions bancaires et couvrent les dépôts des particuliers, mais exigent en contrepartie que l’épargne collectée nationalement soit canalisée vers le financement de leur propre dette publique. De manière simplifiée, les ratings des États sont donc conditionnés par la stabilité et l’abondance de l’épargne nationale.

Cette situation étonnante amène de nombreuses banques à devenir “systémiques”, c’est-à-dire à constituer un danger pour la stabilité financière en cas de défaut. En effet, la faillite éventuelle d’une banque, elle-même de plus en plus créancière de son État de tutelle, précarise non seulement les déposants mais aussi l’État lui-même.

La meilleure illustration de cette proximité est, à nouveau, le cas espagnol, où l’État a reçu des fonds européens pour recapitaliser ses banques après que ces dernières ont massivement racheté des dettes publiques espagnoles. Les dettes des pays faibles sont donc redomestiquées, au prix d’un moindre risque systémique mais d’une fragilité nationale accrue.

Dette, inflation, austérité, nationalisation des risques

Sur base de ce constat, quelles sont les pistes de réflexion d’une sortie de crise, sachant que cette dernière doit revitaliser les banques et les États ?

Pour les banques, il est prévu qu’un fonds européen soit affecté à leur éventuelle recapitalisation. C’est une bonne chose dans la mesure où il est impossible de demander à un seul État fragilisé de sauver ses propres banques qui sont en même temps ses créanciers.

La seconde étape aboutit immanquablement à exiger une injection massive d’argent de la BCE. Cette création de monnaie est incontournable. Elle entraîne l’impression de billets au pouvoir d’achat se dépréciant progressivement. S’ensuit de l’inflation et un horizon inconnu.

Enfin, la troisième étape, qui relève plutôt du postulat incantatoire que du mode opératoire, serait cette hypothétique mutualisation des budgets et des fiscalités des États membres de la zone euro. Mais ne nous faisons aucune illusion : contrairement à ce que certains esprits euphoriques prédisent, les crises européennes n’ont jamais contribué à solidifier l’Europe mais, au contraire, à la déliter. Seules les périodes de croissance la renforcent.

Nous écrivions que tout se met en place pour un désastre monétaire.

En effet, alors qu’un chômage gravissime (11 % de la population active en Europe) s’ajoute à une contraction conjoncturelle inédite, les autorités politiques européennes imposent aux pays fragilisés des programmes d’austérité qui conduisent à une spirale mortifère, c’est-à-dire à une récession alimentée par la rigueur. Ces programmes budgétaires fragilisent gravement les banques locales, déjà confrontées à des pertes abyssales.

En même temps, les récentes interventions de la BCE sont destinées à permettre aux banques des pays faibles de racheter la dette publique de leurs propres États. Ces pays (Portugal, Italie, Espagne, etc.) dérivent donc progressivement du marché européen des capitaux et doivent se reposer sur leur épargne locale, pourtant mise à mal, pour se financer. Le risque de contamination financière en est réduit, mais au prix d’une fragilité individuelle de chaque pays.

On est donc loin de l’idée des hypothétiques Eurobonds que l’Allemagne réfutera. Pourquoi ce pays, qui a permis aux autres États membres de s’endetter aux conditions de sa discipline sociale, accepterait-il désormais de devoir être soumis aux conditions des pays laxistes ? Le même raisonnement vaut pour l’illusoire ” union bancaire ” et les protections européennes des dépôts, qui sont des ectoplasmes en temps de crise financière.

Eclatement de la zone euro

Que va-t-il donc se passer si la Grèce abandonne l’Euro ?

Les autres pays périphériques, tétanisés par le cas grec, devront nationaliser leur secteur financier et imposer des restrictions aux mouvements de capitaux qui tenteront de fuir les pays. Il en résultera un dirigisme étatique. Ces mêmes pays du Sud de l’Europe ne formeront plus une zone monétaire homogène, mais adopteront des devises distinctes, sauf peut-être l’Espagne et le Portugal qui coexisteront sous le même étalon monétaire. Ce ne sera donc pas une Europe à deux vitesses, mais une boîte de vitesse en pièces détachées.

Les pays du Nord de l’Europe resteront groupés dans une zone Deutsche Mark étendue au Benelux, à l’Autriche, à certains pays du Nord ou de l’Est européen, voire à la Pologne. La France rejoindra cet agrégat monétaire alors que le sort de l’Italie ou de l’Irlande sont plus incertains. Les marchés financiers ont, quant à eux, déjà choisi, rangeant, au travers du taux d’intérêt, les pays européens dans deux catégories, dont l’épicentre allemand est désigné par des taux proches de zéro ou négatifs.

Mais ne nous réjouissons pas de cette situation où la Belgique serait apparemment du bon côté de l’Europe, encore que les différences régionales entre la Flandre et la Wallonie constituent elles-mêmes une césure économique. La fin de la zone Euro porterait les germes d’une dislocation des flux de commerce et entraînerait, au-delà des pertes immédiates, une contraction du PNB à laquelle s’ajouteraient les contraintes d’une monnaie, c’est-à-dire un Deutsche Mark, forte.

Il reste une voie de sortie

Voilà le tableau de la désolation à laquelle le manque d’harmonisation européenne ou l’expulsion monétaire de la Grèce pourrait conduire. Et que les tribuns mal informés cessent de blâmer les banques et les marchés financiers, boucs-émissaires commodes d’une crise financière systémique ! Ce ne sont pas les banques qui ont dérivé, mais les États, c’est-à-dire nous qui avons péché par manque de discipline, croyant que l’endettement s’assimilait à du capital.

Il reste une voie de sortie mais dont l’orifice s’amenuise jour après jour, à savoir une intégration brutale des structures politiques accompagnée d’une injection monétaire massive et d’une inflation subséquente qui allègerait le poids des dettes et permettrait un rééquilibrage générationnel des richesses. Il faudra que les banques du Sud soient recapitalisées afin d’éviter un effet domino. Le 9 juillet, le mécanisme de stabilité monétaire sera activé avec une capacité d’action de 500 milliards. Ce sera le dernier effort allemand.

Mais nous craignons que, sauf une expression de volonté décisive, les États membres, tels les artisans de la Tour de Babel, aient commis un péché politique assorti d’une vanité monétaire. Ils ne parlent plus la même langue. Les messages politiques s’assimilent à une cacophonie.

En conclusion, les États européens sont arrivés au bout de leurs ambiguïtés monétaires. Eu égard aux tensions sur les taux d’intérêt, la monnaie n’est plus unique. Les dettes publiques sont stratosphériques et les banques fragilisées dans une conjoncture atone. Il faudra renforcer les capitaux bancaires et procéder à une injection massive d’argent frais afin d’immerger la crise étatique dans un déluge de monnaie. Le pouvoir d’achat n’en sortira pas indemne, mais ce sera un moindre mal par rapport à une dislocation de l’euro. Les marchés financiers n’attendront pas la fin de l’été pour obtenir une réponse crédible.

Dr. Bruno Colmant, Professeur à Vlerick Management School et à l’UCL, Membre de l’Académie Royale de Belgique

Docteur en économie appliquée, Bruno Colmant est un analyste du système financier et un homme de terrain. Il a été le patron de la bourse de Bruxelles et membre de la direction d’Ageas, dont il est resté conseiller académique. Il a aussi tâté de la politique comme chef de cabinet de Didier Reynders:

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